Tigist Assefa à Berlin : l’athlé que j’aime
Dimanche 27 septembre. Aubenas. Ardèche. France.
Alors que je m’énervais sur le débit du Wi-Fi de l’hôtel qui m’empêchait de télécharger comme je le voulais les vidéos de l’Ardèche Run que j’avais tournées la veille, et que ma copine Laurie apprenait le son « ch » à son beau-fils, qui est aussi mon fils — « cha, che, cho, chi » (sans e !) —, je regardais par intermittence le marathon de Berlin sur la chaîne L’Équipe.
Une course que je rêve de faire pour son prestige, pour ses larges avenues, et pour la platitude de son parcours. C’est d’ailleurs prévu pour 2027. Mais passons.
Après l’arrivée du premier homme, toutes les caméras étaient tournées vers la première femme : l’Éthiopienne Tigist Assefa, très athlétique dans sa combinaison Adidas, et chaussée des nouvelles Adidas Adizero Pro Evo 3 à 90 grammes.
Mais alors qu’elle était quelques minutes plus tôt sur les bases du record du monde, je la vois boiter sérieusement avec, a priori, une douleur au membre inférieur droit.
Je dis à Laurie :
— Merde, c’est mort pour le record, elle est blessée. Regarde comme elle boite !
— Et quand la voyelle est placée avant, ça fait « och, ach, ich » (à consommer avec modération !). T’es sûr, Pierre ? On dirait plutôt qu’elle claudique !
— Quelle est la différence entre claudiquer et boiter ? Si, ça se voit, c’est une vraie blessure mécanique. C’est foutu pour le record du monde !
— C’est peut-être une ampoule.
— Non, c’est pas une ampoule !
C’est quand même pas une infirmière en psy qui va m’apprendre mon métier !
J’adore l’athlète Tigist Assefa, je la trouve belle et gracieuse quand elle court, comme la plupart des Éthiopiennes d’ailleurs. Je fais un rapide calcul de son allure pour courir autour de 2 h 10, et je réalise le niveau de son niveau (répétition volontaire). Entre 3’04 et 3’05 de moyenne, ça donne des temps de passage de 30’48 au 10 km, 1 h 04’57 au semi. C’est dingue !
Mais elle boite. Sévèrement.
Et malgré ma déformation professionnelle, ce qui m’a marqué lors des deux derniers kilomètres, c’est son visage.
Un visage qui ne laissait pas présager de la grave blessure qu’on apprendra quelques heures plus tard.
Je savais avec les images que je voyais que la blessure était sérieuse, et j’étais impressionné par le contraste entre la souffrance visible du corps et le visage marmoréen qu’elle maintenait.
On la voyait parfois esquiver l’appui sur son pied droit, attaquer plein talon, compatible avec une atteinte du tendon d’Achille, mais son expression faciale ne laissait transparaître quasiment aucun signe de douleur. Comme si elle essayait de se convaincre elle-même que cette blessure n’en était pas une. Malgré plus de 40 km à 3’05 de moyenne dans les jambes, et malgré une rupture partielle du tendon d’Achille droit.
On lira plus tard dans les médias qu’elle avait une rupture totale du tendon. Mais je sais de source sûre que ce n’était pas le cas. Le tendon était bien délabré, mais pas totalement rompu. Elle n’aurait pas pu finir à 3’40 et aurait, pour le coup, littéralement dû courir sur une seule jambe si tel avait été le cas.
Mais l’époque que nous vivons n’aime pas la nuance, et le sensationnel prime sur la vérité.
Quoi qu’il en soit, elle n’avait pas le visage triste d’une bête blessée, mais celui d’une guerrière simplement touchée au combat, et obstinée à le gagner.
Elle franchira la ligne en 2 h 11’04, troisième temps de l’histoire, et 2 km 195 parcourus dans la douleur mais en 8 min 04 tout de même. Un exploit !
La massification du running dilue les performances exceptionnelles de ce type parmi les défis à la gomme et les storytellings plus instagrammables, plus viraux, mais pourtant moins impressionnants et moins nobles. Disons les choses !
La démocratisation de la pratique a entraîné une démocratisation de la parole, mais la visibilité médiatique n’est pas proportionnelle au degré d’expertise ou au niveau de performance. Bien au contraire. Beaucoup parlent de running, mais le plus souvent pour ne rien dire. Ou pas grand-chose.
Instagram me suggère sans cesse des vidéos d’unboxings d’influenceurs ou des interviews d’Amandine Petit, alors que ce qui m’intéresserait, ce seraient des reportages sur Assefa, des interviews de Wero ou connaître la méthode d’entraînement d’Alisa Vainio.
Les algorithmes sont perfectibles.
Car l’athlé que j’aime, c’est celui que représentent ces athlètes. Un travail de l’ombre, un exploit réel et une souffrance pudique.
Ce n’est pas celui qui consiste à collectionner les médailles en toc de finishers et les goodies inutiles fabriqués en Chine.
Le sportif que j’aime n’est pas celui qui donne des leçons aux autres à partir d’un effort quelconque, par des interventions médiatiques creuses qui ne servent qu’à apporter de la visibilité à la marque qui lui a fourni le dossard.
Il va de soi que je ne reproche pas à Amandine Petit de courir un trail, ni même d’en parler. Je reproche à notre système médiatique de confondre parfois visibilité, popularité et expertise.
Récemment, Léon Marchand s’est fait traîner dans la boue car il a eu l’intelligence et l’humilité de ne pas donner son avis sur un sujet important, par manque assumé de légitimité. En running, on dirait que c’est le contraire : moins tu es légitime, et moins tu as de gêne à débiter des banalités sur l’EF, les sorties longues ou le dépassement de soi, dans des médias jamais très à l’aise avec la notion de contradiction.
En psychologie, on connaît l’effet Dunning-Kruger, qu’on peut résumer ainsi : dans certaines situations, les personnes les moins qualifiées ont tendance à surestimer leurs connaissances, alors que les personnes les plus compétentes perçoivent davantage les limites de leur savoir.
Je ne suis pas en train de faire passer chaque influenceur running pour une victime de Dunning-Kruger, mais il y a quelque chose de cet ordre dans la manière dont certaines interventions autour de la course se construisent sur les réseaux.
Pour faire simple : moins on est performant, et plus il semble facile de parler avec certitude de sujets complexes comme la science de l’entraînement.
Ce que j’aime dans l’athlétisme, le vrai, dans la compétition, c’est que les mots ne comptent pas. La parole s’efface devant les actes car, au bout du compte, et hors dopage avéré, le chrono n’est pas falsifiable.
2 h 11’04 pour parcourir 42,195 km avec un tendon d’Achille partiellement rompu.
Pas besoin de discours sur le dépassement de soi.
Pas besoin de nous expliquer ce que nous venons de voir.
Le résultat suffit.
